8 - Prototype domestique

Le 30/09/2026

Cette bulle blanche posée sur la montagne était aussi née d’une nécessité, à la suite de la vague de puritanisme qui avait sévit à la fin des années 20. Il ne leur avait plus été possible de continuer à se retrouver dans des hôtels pour une heure à peine, le personnel s’étant montré soudainement réfractaire à accueillir en son sein des ébats illicites du quatrième âge. Il leur avait été difficile de déterminer quel aspect de la transgression avait le plus incommodé le staff : l’adultère à présent hypocritement honni ? La vieillesse ? Les deux ? Si l’hypocrisie face au sexe était consternante, ils avaient au moins ri de vues sur l’âge si obsolètes. Il faut souffrir d’une vision bien passéiste pour ne pas percevoir et accepter cette accélération phénoménale des progrès de la science au cours de la dernière décennie sur tout ce qui concerne les questions de sénescence. Depuis deux ou trois décennies, les grands patrons de la tech américaine ont investis des milliards chacun pour retarder l’heure où une potentielle décrépitude les empêcherait de continuer à régner sur leurs empires. Mark Zuckerberg, le patron de Meta, ressemble toujours à l’étudiant qu’il était au démarrage de Facebook et Elon Musk continue de faire des grands sauts de jeune homme dès qu’il harangue les foules. Grâce à leurs financements, des scientifiques permettent à des personnes âgées de vivre en pleine forme et de pouvoir baiser sans pilules bleues ou jaunes : leurs érections sont aussi raides que des godemichets. Ces sémillants vieillards sont occupés à des choses bien plus exaltantes que leurs aïeux, qui écoulaient leurs journées en pérégrinations d’un médecin à un autre.

A bientôt quatre-vingt dix ans et après plusieurs décennies de cette relation innommable avec Hayden, Milo craignait encore que ses performances sexuelles baissent, que sa libido bestiale se calme, ou qu’un jour sa partenaire sexuelle aille voir ailleurs. Il avait malgré tout convenu que construire cette bulle d’air pour expérimenter leurs rapports sexuels avec plus de temps devant eux pouvait être une idée maline. Comme il partagent le goût des grands espaces, aiment la montagne rude et phallique et que la Suisse est à la fois l’une des dernières vraies démocraties et un refuge loin des extrémistes (de plus en plus animés par l’idée de dézinguer ceux qui ne partagent pas leurs opinions, leurs croyances, leurs habitudes, leur genre ou leur faciès), il s’était occupé de trouver un terrain perdu dans les montagnes.
Parce qu’il a une épouse auprès de qui il faut se justifier et parce qu’il est difficile pour un entrepreneur de ne pas penser en terme de business, il avait accolé au projet de maison celui d’un dispositif piézoélectrique, permettant de créer de l’énergie électrique à bas coût. Il avait fallu attendre deux siècles pour qu’un jeune transforme la piézoélectricité, telle que théorisée par Pierre Curie, en une réalité. Il lui avait acheté le brevet et toutes les vibrations automobiles comme celles des passants sur les trottoirs de la région étaient transformées en courant électrique, sans l’aide de batteries ou de source énergétique externe, ce qui lui permettait de fournir la région en énergie propre et abordable. Dès la première année, cela avait également couvert les frais de construction et de fonctionnement de la maison.
Pendant la courte période des travaux, Elle avait installé un petit atelier à part pour l’édification du mobilier. Il devait être provisoire, mais s’était avéré être un booster à sa créativité (la vue sur les grands espaces l’exaltait), elle l’avait donc conservé pour y faire une partie de son travail et il lui arrivait de s’y rendre seule. Comme par ailleurs la Suisse offrait depuis 2024 un débit minimum multiplié par huit par rapport au reste de l’Europe, elle pouvait tout faire depuis leur fief.

La nature humaine ne cesse de remplacer un esclavagisme par un autre. Milo avait souhaité éviter le personnel de maison pour échapper aux indiscrétions, ils avaient donc commencés par acheter différents robots ménagers à même de remplir toutes les tâches domestiques. Mais Hayden fantasmait depuis si longtemps sur un humanoïde qu’elle lui avait vanté de multiples raisons d’avoir un robot à tout faire, pour les soulager de petites besognes et surveiller la maison en leur absence. Elle s’était tournée vers une société américaine qui proposait des modèles personnalisables dotés d’une intelligence artificielle remarquable. À ce moment-là, on atteignait la phase - longtemps imaginée comme hypothétique - de la singularité, où l’I.A. était assez avancée pour dépasser, au moins en partie, les humains. Les robots savaient déjà se réparer eux-mêmes. Son bonhomme, qui était un homme circonspect, lui avait rappelé que dans l’une des versions du mythe du Golem, Rabbi Loew avait écrit le mot Emet sur le front de celui-ci, qui signifie vérité en hébreu. Or, cet être artificiel à forme humaine avait effacé la première lettre, transformant le mot en Met, qui signifie mort… Il avait alors exigé de se tourner vers une entreprise chinoise proposant des modèles similaires, mais en open source pour qu’il puisse contrôler la machine. En réalité, il craignait que les mises à jour permettent de pénétrer un peu plus la vie intime des usagers et de cumuler d’indiscrètes datas sur eux.

Elle avait pris en charge tout ce qui avait à voir avec l’apparence du robot, tenant à un modèle gynoïde. Elle espérait qu’il partage son trouble au sujet de ces machines qui simulent l’intelligence et les émotions humaines jusqu’à devenir convaincantes, et elle pensait qu’il y trouverait plus de charmes si l’apparence était féminine. Elle-même était subjuguée par le fait qu’une simple réplication des formes du corps humain suffisait à ne plus voir un appareil, mais un double. Elle avait dessiné un corps en partie métallique pour qu’il garde son apparence d’engin (elle aimait voir les rouages des bras, des mains, des jambes) et, friande de lovotique, elle avait fait ajouter des organes sexuels en silicone (les seins en particulier, qu’elle avait voulu en forme de poire, un peu tombants, si sexy), équipés d’un moteur dissimulé conservant la température à trente-sept degrés pour mieux incarner la peau. Il était important que la tête symbolise plus que reflète le visage humain (éviter le côté freaky du clone) et véhicule toutes les émotions qui avaient été programmées : deux minuscules écrans reproduisaient les yeux en vidéo, l’orifice qui représentait la bouche était articulé pour mimer la parole (le timbre de sa voix était grave, presque masculin), seuls le nez et les oreilles étaient purement décoratifs. La boite crânienne était transparente et amovible, pour voir à tous moments le processeur et pouvoir intervenir facilement si nécessaire. Pour les organes génitaux, elle avait choisi une vulve aux longues lèvres et ajouté un postiche bien fourni de longs poils pubiens bruns. Elle caressait l’espoir que Milo y soit un jour sensible, tout en sachant que jamais il ne se laisserait tenter. Pour que les fonctions sexuelles du robot ne soient pas vaines, elle avait développé avec un codeur un clitoris gonflable qui pouvait se transformer en pénis au gré de ses envies, et elle l’avait imprimé à la maison, dans un souci de discrétion. Un dispositif interne permettait d’en faire un sextoy très performant. La cyprine et le liquide séminal manquaient, mais les lubrifiants donneraient l’illusion, ce qui l’avait amené à penser qu’il fallait que les organes soient détachables pour pouvoir les nettoyer. Sans l’avoir anticipé, elle détenait à présent un robot dont les fonctions sexuelles étaient hybrides, avec un innovant panel d’options de genre. En cela, elle suivait la pensée de Sade, qui plaçait « Tout le bonheur des hommes (…) dans l’imagination. »
Elle avait cherché à lui trouver un prénom neutre. Celui d’Aspen c’était rapidement imposé en raison de la référence à station de ski dans les montagnes rocheuses du Colorado, l’humanoïde collait ainsi au paysage. Avec une pointe de narcissisme et le goût du recyclage, Elle avait donné à Aspen une partie de sa garde robe, notamment ses vieilles robes portefeuilles, si faciles à enfiler ou à ôter d’un corps si raide.
Il servait à présent à tout : garder la maison, l’entretenir et subvenir à tous leurs besoins lorsqu’ils étaient là.