Le corps des femmes comme exutoire ?
Le 08/10/2026
Deux études consternantes sont parues récemment, concernant les violences sexuelles.
La première est italienne. Istat a publié une étude le 16 septembre 2026 : environ trois millions de femmes entre 16 et 75 ans ont déclaré avoir subi des violences physiques ou sexuelles avant l’âge de 16 ans. Pour les seules violences sexuelles avant l’age de 16 ans, la proportion est de 8,2 %. En termes d’âge, les filles âgées de 11 à 16 ans sont les plus touchées et une proportion significative de filles italiennes déclare que leur premier épisode s’est produit avant l’âge de 11 ans, et 8,2 % même avant l’âge de 6 ans. Ce sont généralement les pères ou beaux-pères qui sont responsables des cas de violences physiques commises et ces incidents ont tendance à se répéter. Dans la plupart des cas, c’est l’entourage qui est en cause (famille, amis, mais mères et belles-mères aussi).
L’Istat relève aussi, à tranche d’âge comparable, une diminution des déclarations de violences sexuelles avant 16 ans : 7,8 % dans l’enquête 2025, contre 10,6 % en 2014.
Paradoxalement, on peut donc à la fois se réjouir d’une régression des chiffres et s’alarmer de ce que les jeunes filles, au XXIe siècle, subissent encore de telles violences.
L’enquête italienne montre que plus de 58 % des victimes de violences sexuelles dans l’enfance n’en avaient parlé à personne à l’époque. Cela ouvre sur une question : comment se construire comme sujet désirant lorsque ses premières expériences sont marquées par une volonté imposée et le silence ?
Une autre enquête, menée aux États-Unis, par l’Institut Newcomb et l’université de Californie, à San Diego, auprès de 2.720 adultes, estime que 68 % des femmes ont subi des violences sexuelles au cours de leur vie. Cette catégorie inclut le harcèlement, y compris verbal. 23 % déclarent des rapports sexuels forcés.
En 2025, un adulte américain sur 20 (5%) a subi des violences physiques. Celles subies par les femmes venaient généralement de leurs conjoints ou partenaires, au sein de leur foyer (dans 69% des cas). Mais que ce soit dans la sphère publique ou la sphère privée, dans 4% des cas de l’année écoulée, les femmes ont envisagé le suicide comme solution. Près d’une femme sur cinq, soit 19 %, a déclaré avoir subi des actes de violence conjugale potentiellement mortels : coups, brûlures, strangulations, agressions à l’arme blanche ou à l’arme à feu.
À l’âge adulte, un tiers des adultes interrogés ont déclaré avoir subi des violences sexuelles entre 18 et 24 ans. Les difficultés économiques en sont souvent la cause.
En 1979, dans son livre "La Culture du narcissisme", l’historien Christopher Lasch expliquait que, lorsque la suprématie masculine ne peut plus se justifier par la protection, il arrive alors qu’elle s’affirme plus directement dans des fantasmes de violence, notant par exemple que la violence à l’écran ne cessait de croitre. Il citait une étude qui déjà à l’époque signalait que "le comportement à l’égard des femmes, tel qu’il est représenté dans les films, est passé du respect au viol". Lasch notait lui "une réaction irrationnelle des hommes face à l’apparition des femmes libérées", et une disparition de la courtoisie : "Autrefois, la galanterie traditionnelle masquait et tempérait jusqu’à un certain point l’oppression méthodique des femmes. Les hommes avaient le monopole du pouvoir politique et économique, mais, pour que les femmes acceptent mieux leur domination, ils l’adoucissaient d’un rituel raffiné, fait de déférence et de politesse."
Plus récemment, l’autrice Iris Brey publiait "Le regard féminin, une révolution à l’écran" (2020), où elle montrait par exemple que le viol peut être montré comme un spectacle, sans que l’expérience de la victime soit réellement racontée, cherchant seulement à provoquer l’horreur chez le spectateur, sans jamais le placer du côté de la femme agressée. Dans un entretien au Centre Pompidou, elle soulignait aussi que des cinéastes ne percevaient pas toujours comme des viols les scènes qu’ils filmaient.
Rien n’empêche de penser que le spectateur masculin non plus, banalisant de fait cette violence.
Lasch interrogeait la domination masculine lorsqu’elle se sent contestée tandis que Iris Brey a examiné la manière dont elle s’inscrit dans les images. Leur rapprochement invite à se demander quelle place nous accordons à une femme dont le désir échappe aux attentes masculines. Peut-elle vouloir autrement, sans que sa liberté soit vécue comme une offense ?
Les deux enquêtes ne disent rien de l’influence du cinéma sur les agressions. Mais elles donnent une raison pressante d’interroger les récits qui nous accompagnent. Brey souligne que des cinéastes ne reconnaissaient pas toujours comme des viols les scènes qu’ils filmaient. Que devient alors cette violence pour le public ? Quels gestes apprend-on à trouver excitants et acceptables à la fois ? La question porte autant sur ce que les images nous montrent que sur ce qu’elles nous empêchent de nommer.
On peut ainsi lire certaines représentations comme l’expression d’une résistance à l’autonomie des femmes. Cette hypothèse ne suffit pas à expliquer les violences sexuelles. Elle permet cependant de questionner ce sentiment de dépossession : pourquoi la liberté de l’une deviendrait-elle une humiliation pour l’autre ?
Fort heureusement, pendant ce temps, les femmes poursuivent l’exploration de leur plaisir. L’usage des sextoys en offre un indice concret, même si un achat ne mesure pas une émancipation. Selon les enquêtes rassemblées par l’Ifop, 49 % des Françaises déclaraient en avoir déjà utilisé un en 2017, seules ou à deux, contre seulement 9 % en 2007, lorsque nous démarrions SecondSexe. Ces mesures déclaratives, recueillies selon des méthodes différentes, dessinent surtout une banalisation de la pratique. Les femmes prennent leur désir en main, au propre comme au figuré.
Il faut souhaiter que cela dure. Mais peut-être faut-il aussi inviter les hommes à y trouver un avantage et s’éloigner enfin de failles narcissiques aux conséquences insupportables pour les femmes, face à un potentiel jugement sur leurs performances ?




