La génération Z fait-elle l’amour autrement ?

Le 19/10/2026

La génération Z fait-elle moins l’amour ou change-t-elle les règles du jeu ? Plusieurs enquêtes documentent une baisse de l’activité sexuelle chez les jeunes adultes. Mais derrière cette diminution se dessinent d’autres transformations : une place accrue des plaisirs individuels et numériques, des expériences moins exclusivement hétérosexuelles et la banalisation de certaines pratiques, dont la strangulation. Compter les rapports ne suffit plus à raconter ce qui se passe dans les chambres.

Aux États-Unis, une étude portant sur les années 2000 à 2018 a montré une augmentation de l’inactivité sexuelle dans plusieurs groupes de jeunes adultes. En fin de période, environ un homme de 18 à 24 ans sur trois déclarait n’avoir eu aucune activité sexuelle au cours de l’année précédente. Cette évolution était donc engagée bien avant la pandémie.
Pour autant, le désir ne semble pas avoir disparu. Une enquête menée auprès de 2.373 adultes américains de 18 à 29 ans, publiée par le Kinsey Institute en septembre 2026, décrit une activité sexuelle souvent faible malgré un désir modéré à élevé. Les difficultés financières, la fatigue des rencontres et la peur du rejet figurent parmi les obstacles évoqués. Avoir envie et trouver les conditions pour vivre cette envie sont deux choses différentes.

À ces obstacles s’ajoute une transformation de notre quotidien. Dans une société qui valorise la mise en scène de soi, la personnalisation et la satisfaction à la demande, le plaisir solitaire trouve un environnement particulièrement favorable. Le Covid, en imposant la distance et en transférant tant d’activités vers les écrans, a pu renforcer cette autonomie jusque dans l’intimité. C’est une hypothèse de lecture de ces changements, plutôt qu’un effet que les études citées permettraient de mesurer isolément.
Les données récentes donnent toutefois de la consistance au rôle des écrans. Dans l’enquête Kinsey de 2026, 28% des participants déclarent que leurs activités numériques réduisent leur motivation à rechercher des relations sexuelles physiques avec des partenaires. Environ un quart disent que les interactions en ligne satisfont une partie de leurs besoins intimes ou émotionnels. Le numérique peut faciliter une rencontre, mais il peut aussi rendre moins pressant le besoin de la chercher.
La masturbation s’inscrit dans ce paysage, sans se réduire à un signe d’isolement. Elle peut être un choix, une découverte, une façon de connaître son corps ou de disposer d’un plaisir qui ne dépend de personne d’autre. L’enquête française Contexte des sexualités en France, 2023, documente son extension, particulièrement marquée chez les femmes. Cette évolution participe aussi d’une appropriation du plaisir féminin.
Le plaisir solitaire présente, de fait, une efficacité que les rapports à deux n’égalent pas toujours. Une étude publiée en 2026 auprès de 27.931 utilisatrices de l’application Flo constate que les participantes atteignent plus fréquemment l’orgasme seules qu’avec partenaire. Mais elle relève également que les orgasmes avec partenaire sont plus fortement associés à la satisfaction sexuelle globale. Le solo peut mieux garantir l’orgasme sans répondre à toutes les attentes placées dans la sexualité.

Pendant que certaines expériences s’individualisent, d’autres s’ouvrent à des partenaires plus divers. En France, les résultats de CSF-2023 montrent que les expériences avec une personne de même sexe sont particulièrement fréquentes chez les jeunes adultes. Parmi les femmes de 18 à 29 ans, 14,8 % déclarent avoir eu au moins une partenaire de même sexe, dont 1,3 % uniquement des partenaires de même sexe. Il s’agit bien ici d’expériences vécues, et pas seulement d’identités revendiquées.
Cela ne signifie pas que toutes ces femmes se définissent comme bisexuelles. Attirances, pratiques et identité ne coïncident pas nécessairement. Mais ces données donnent à voir une sexualité moins exclusivement hétérosexuelle, particulièrement chez les jeunes femmes.

L’évolution la plus frappante concerne cependant une pratique précise : la strangulation pendant les rapports sexuels. Une enquête australienne publiée en 2024, menée auprès de 4.702 personnes de 18 à 35 ans, indique que 57% avaient déjà été étranglées pendant un rapport et que 51% avaient déjà étranglé un partenaire. Ces proportions concernent une expérience au moins une fois dans la vie, sans renseigner à elles seules sur sa fréquence habituelle. Elles témoignent néanmoins d’une diffusion considérable de cette pratique. Des recherches menées aux États-Unis, en Australie et en Islande décrivent sa croissance chez les jeunes. Elles recensent plusieurs voies de découverte : la pornographie, les réseaux sociaux et les échanges entre pairs. Elles soulignent aussi des croyances erronées sur sa sécurité.
C’est là que sa banalisation devient préoccupante : la familiarité d’un geste peut finir par tenir lieu de garantie. Or, la strangulation peut provoquer des lésions graves ou même mortelles. Le consentement ne supprime pas le risque.

Ce changement pose la question des modèles à partir desquels les jeunes apprennent la sexualité. En France, une enquête Ifop de 2023 indiquait que 35 % des hommes de 18 à 24 ans avaient consulté un site pornographique avant l’âge de 12 ans, contre 12 % dans l’enquête de 2013. Par ailleurs, 53 % des 18–24 ans reconnaissaient que les vidéos pornographiques avaient participé à leur apprentissage sexuel, contre 35 % dans l’ensemble de la population adulte.
Ces chiffres ne permettent pas d’attribuer à la pornographie tous les changements observés. Ils montrent en revanche la place qu’elle occupe dans la découverte des gestes et des scénarios sexuels. Lorsque les images servent de mode d’emploi, la question devient celle de ce qu’elles expliquent (ou laissent hors champ) du consentement, de la négociation et des conséquences physiques d’une pratique.

La baisse des rapports ne dessine donc pas simplement une jeunesse devenue plus réservée. Elle coexiste avec des plaisirs plus autonomes, des expériences moins exclusivement hétérosexuelles et la diffusion de gestes dont certains présentent des risques majeurs. Ces tendances ne concernent pas nécessairement les mêmes personnes. Elles traversent pourtant une même époque, où l’accès aux représentations sexuelles est immédiat, tandis que la rencontre demeure soumise au temps, à l’argent, à la confiance et à la disponibilité de l’autre.

Dans ce paysage, le désir d’exclusivité conserve sa place. Un rapport de 2024 présente une enquête auprès de 4.175 adultes américains dans laquelle les membres de la génération Z déclarent plus souvent que leurs aînés fantasmer sur la monogamie. Ce résultat ne résume pas toute une génération, mais il rappelle que l’exploration peut aller de pair avec une aspiration à la stabilité.

On peut vouloir disposer librement de son plaisir et chercher quelqu’un avec qui le partager durablement. C’est peut-être l’une des tensions de cette époque : les moyens de se satisfaire seul se multiplient, sans faire disparaître le désir (et la difficulté) d’être deux.

© Illustration : SecondSexe & ChatGPT.