Robot

Le 01/04/2026

On n’a beau ne pas trouver de robots sexuels dans des échoppes au coin de la rue, nombreuses sont les études et les séminaires scientifiques sur les amours avec les humanoïdes (le premier congrès international sur l’amour et la sexualité avec les robots a eu lieu à Madère, en 2014), car cette pratique devient inéluctable. Et les études sur le comportement féminin vis-à-vis de cette pratique doucement prolifèrent...
Quels problèmes peuvent poser les interactions amoureuses et sexuelles avec des êtres virtuels ? Comment les agents érotiques artificiels invitent à un changement de paradigme dans notre conceptualisation et notre expérience de l’intimité et de la sexualité avec les humains et les machine ? Les robots peuvent-ils changer notre compréhension même de l’amour ? Qu’est-ce qui explique le fait que les gens éprouvent des émotions envers les robots et les traitent souvent comme des êtres vivants ?

Il n’y a pas qu’une seule réponse à ces questions, mais l’approche la plus parlante, pour l’instant, passe par l’expérience.

Il y a une bonne dizaine d’années, une journaliste du magazine canadien Vice avait testé une RealDoll créée selon ses souhaits au moindre détail près : musculature, couleur de peau, tatouages, grains de beauté, cheveux, tout avait été conçu selon ses désirs et je me souviens qu’elle avait gardé un souvenir particulièrement ému de cette nuit avec lui. Tout d’abord la texture du latex sur ces poupées de luxe et très proche de la texture de la peau, elle eu un certain trouble à l’avoir ainsi, nu, sur son lit. Ensuite, elle avait pu faire avec lui exactement ce qu’elle voulait : la poupée dit oui à tout et ne se fatigue pas et l’expérience avait été exceptionnelle, selon elle.

Récemment, une experte du site de rencontres sexuelles JoyClub, Lisa Opel, a également fait l’expérience de la chose, sans toutefois arriver à la même conclusion. Nous avons pu lui poser quelques questions sur sa relation d’un jour avec une poupée répondant au nom de Thomas :

-  Avez-vous choisi chaque détail de Thomas, y compris son sexe ? Ou s’agissait-il d’une poupée chinoise, provenant d’un site qui en propose de nombreuses ?

- C’est ce que j’ai fait, dans une large mesure. J’ai commencé par choisir une poupée masculine parmi une vaste sélection, même si l’offre reste nettement plus variée pour les poupées féminines. À partir de là, j’ai pu personnaliser de nombreux détails : la couleur des yeux, les cheveux, y compris la pilosité corporelle, et même la taille et la couleur des mamelons.
Il y avait également des choix plus techniques. Le squelette interne influe sur la souplesse et le réalisme des mains, de la tête et des pieds, ainsi que sur la sensation qu’ils procurent, et détermine s’il peut tenir debout tout seul. Venaient ensuite les options génitales : différentes tailles, ainsi que des versions interchangeables, au repos ou en érection, y compris une option motorisée avec une fonction rythmique et pulsatoire.

-  Comment vous a-t-on livré la poupée, ou avez-vous découvert « Thomas » chez le fabricant ?
- La poupée a été livrée dans un très grand carton contenant tous les accessoires. Ce qui m’a frappé, c’est le contraste : on passe tellement de temps à prendre des décisions personnelles et très intimes pendant le processus de configuration, et puis elle arrive comme n’importe quel autre colis volumineux. À ce moment-là, le fantasme se réduit à quelque chose de très physique, de très réel, mais aussi d’un peu surréaliste.

- Est-il livré nu ?
- Oui. Il est arrivé nu, la tête entre les jambes, l’air neutre et sans coiffure, ce qui donnait au premier abord une impression plutôt froide et peu séduisante.

- Était-il livré avec un pénis placide et un autre en érection ? Autre ?

- Non, j’ai choisi moi-même ces deux accessoires. Tous deux étaient en forme de pénis, mesuraient environ 20 cm de long et étaient en silicone souple. L’un était fixe, comme un gode, tandis que l’autre était motorisé et offrait des fonctions de va-et-vient et de vibration
.

- Comment fonctionne le pénis motorisé ?

- Il fonctionne de la même manière qu’un vibromasseur, avec un bouton marche/arrêt qui génère des pulsations rythmiques et permet de passer d’un mode à l’autre. L’accessoire peut être inséré dans la poupée et retiré grâce à un mécanisme de déverrouillage situé au niveau du périnée.

- Auriez-vous pu manipuler cette poupée de 54 kg sans aide ?

- Absolument pas. Ça a été l’une des plus grandes surprises. Pour le déplacer, il fallait de l’aide. Même le simple fait de changer sa position ressemblait davantage à déplacer un meuble qu’à interagir avec un corps. Cette limitation physique a marqué toute l’expérience.

- Quelles sensations avez-vous ressenties en le touchant ?

- Quelles sensations n’ai-je pas ressenties ? Physiquement, le corps et le matériau sont souples et ressemblent beaucoup au silicone auquel on s’attend. Mais la froideur et l’immobilité totale d’un corps de 176 cm ont immédiatement créé une distance. Ce qui ressortait davantage que la sensation physique, cependant, c’était la dimension émotionnelle. Il y avait une absence de réponse : pas de réaction, pas de tension, pas d’énergie. Même s’il y avait un corps dans la pièce avec moi, cela n’avait pas grand-chose à voir avec une relation intime avec une autre personne. Un rendez-vous très étrange, à sens unique.

- Le plaisir a-t-il été différent de ce qu’il peut être avec un homme ?

- Fondamentalement, oui. On est passé d’une interaction à une démarche autonome. Tout venait de moi. Le rythme, l’intention, la décision de continuer ou d’arrêter. Et cela m’a quelque peu désorienté au début. Car j’apprécie vraiment le jeu : la dynamique, ce va-et-vient, le sentiment de partage. Sans cela, cela ressemblait davantage à une forme prolongée de plaisir solitaire qu’à une intimité avec une autre personne.

- La passivité a-t-elle été un problème ?

- Oui, au début. Je suis quelqu’un qui réagit à la présence, à l’énergie et à l’interaction. Je déchiffre les gens, je m’adapte et je réagis. Sans cela, j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose. Mais une fois que j’ai cessé d’attendre que quelque chose revienne, j’ai dû me demander ce que je voulais vraiment. Et cela s’est avéré plus difficile à affronter que la passivité elle-même.

- Y-a-t’il eu des possibilités nouvelles, impossibles à expérimenter avec un homme ?

- Ce qui m’a semblé nouveau n’était pas d’ordre physique, mais tenait plutôt à l’absence d’attentes. En ce sens, cela a complètement effacé la dimension sociale. Je n’avais personne à impressionner, aucune réaction à anticiper, et je ne me suis à aucun moment demandé comment j’étais perçue. Ce n’est pas que je ne connaissais pas ce sentiment auparavant. Je le connaissais. Mais cette expérience me l’a rappelé, comme une sorte de remise à zéro. Un rappel de la nécessité de donner à nouveau la priorité à mon propre plaisir.

La nécessite pour les femmes de regarder leur propre plaisir est une donnée essentielle, pour des raisons multiples.
D’abord et avant tout parce que c’est un outil d’émancipation exceptionnel. Ensuite aussi parce que dans un monde qui divise les uns et les autres et fragmente la vie sociale, il faut tout reconsidérer sous un nouvel angle : comment se transforme le désir à travers cette maîtrise absolue du rythme et du consentement, la souveraineté totale sur l’interaction (pas de pression sociale, de peur du jugement, pas de charge émotionnelle imposée par le désir de l’autre) ?
C’est aussi un moyen pour les femmes de se ré-approprier un plaisir qui n’est plus phallocentré et de sortir de scripts hétéronormés fatigants. C’est également pour certaines une forme de sécurité émotionnelle qui peut être salvatrice après un deuil ou un trauma. Enfin, c’est aussi une réponse pour toutes celles qui sont seules, cela permet de maintenir une vie sexuelle sans dépendre du “marché amoureux”, sans souffrir d’asymétrie émotionnelle.

Restent deux problèmes de taille, qui correspondent à notre époque :
Tout d’abord, un partenaire sans altérité c’est l’absence de résistance du réel. Alors qu’une des beautés de la sexualité humaine se trouve dans l’imprévu, le robot renforce une logique de désir sans négociation, il fonctionne comme un miroir algorithmique, renvoyant à la personne ses préférences, ses fantasmes, ses habitudes. Si par ailleurs il comble aussi des manques affectifs, il risque de produire des normes irréalistes, dirigées vers le masculin idéal.
Ensuite, un partenaire connecté, c’est aussi un corpus de données dont le contrôle nous échappe, qui vient nourrir un peu plus les Tech Bros de la Silicon Valley ou d’ailleurs.

Mais si ce marché (onéreux) décolle un jour, il mettra en lumière la fatigue contemporaine vis-à-vis des scripts de genre et de l’asymétrie souvent exténuante qui continue de régner sur les couples hétéros-cis. Le robot n’est peut-être pas le vrai sujet ici.
Le vrai sujet, c’est ce dont les femmes cherchent à se libérer, ce qu’il faut encore réparer ou réinventer.